Intervention du père Etienne Grieu, sj, lors de l’assemblée générale de promesses d’Eglise le 1er décembre 2020

Etienne Grieu est jésuite, enseignant au Centre Sèvres de Paris où il est doyen de la Faculté de théologie et directeur du troisième cycle.

Bonsoir à vous. Merci pour cette invitation à participer à vos réflexions. Je dois dire que je suis très heureux de pouvoir être témoin des échanges au sein du groupe qui travaille sur la synodalité.

Ce que Christine, François et Nelly nous ont partagé, ce sont, il me semble, différentes manières de se mettre à l’écoute de Dieu :

  • de l’Esprit qui est à l’œuvre dans le monde, au-delà des seuls baptisés, comme on l’a entendu de Nelly Vallance, à partir, notamment de ces situations où il y va de la dignité de l’être humain ;

  • de l’Esprit qui parle en toute personne (et pas seulement chez les ténors) comme on l’a entendu dans ce qu’a dit Christine Danels en présentant cette manière de se mettre à l’écoute de l’Esprit dans les communautés de la Xavière ;

  • et puis, à travers ce que Françoise Michaud a dit sur l’importance de l’accompagnateur en ACI, on voit qu’il y a des figures instituées (ici, un accompagnateur) qui sont chargées d’ouvrir un groupe, une communauté, à l’altérité de Dieu.

Finalement à travers ces trois témoignages, on retrouve des fondamentaux sur la manière dont l’Eglise écoute son Dieu : par une attention aux signes des temps, par une écoute mutuelle dans les communautés où chacun peut partager quelque chose qui lui vient de Dieu ; et puis par une écoute d’une parole qui vient d’au-delà des cercles que nous formons, Parole de Dieu, notamment que des accompagnateurs ou des ministres nous aident à entendre.

Nous pouvons facilement, je crois, nous retrouver, tous les chrétiens sur ces points. Ils font écho à ce que nous avons entendu la fois dernière, et aux fondamentaux que Claire Anne Baudin a rappelés : l’universalité du travail de l’Esprit (au-delà, donc des seuls baptisés), l’égalité de dignité des baptisés, l’attente que tout chrétien puisse partager ce qui lui vient de Dieu.

Si nous sommes bien d’accord là-dessus, à la limite, on pourrait se dire : pourquoi faire un synode sur la synodalité ? S’il y a un problème, une question à travailler, où pourrait-il se situer ?

J’émets une hypothèse : ce qui, peut-être, est difficile à admettre, depuis les temps bibliques jusqu’à aujourd’hui, c’est que le don de Dieu circule dans tous les sens. Ça c’est difficile à admettre. Reconnaître le don de Dieu, pas de problème. Reconnaître qu’il passe par certains. Pas de problème. Mais ce serait quand même plus clair si, en gros, il passait toujours par les mêmes personnes bien identifiées. Alors, on pourrait repérer le flux de circulation du don de Dieu, à la limite on pourrait le cartographier comme on fait l’organigramme des responsabilités dans une entreprise. Seulement ça ne marche jamais comme cela. Déjà, dans une entreprise, l’organigramme n’est jamais strictement respecté ; mais à plus forte raison, Dieu semble mettre un malin plaisir à passer par où il veut, le plus souvent en dehors de tout ce qui était attendu.

Et cela donne lieu, dans la révélation biblique, à un phénomène quand même très présent, c’est le retournement des positions établies. La Bible en a tout à fait conscience, et elle joue sans cesse sur ce registre : regardez Jacob et Esaü, c’est le cadet qui se retrouve avec la bénédiction destinée à l’aîné ; regardez Juda et Thamar : un des fils de Jacob se fait recadrer par une femme qui s’est mise au rang des prostituées et Juda admettra : « elle est plus juste que moi » ; regardez Joseph et ses frères : celui qui est haï et vendu comme esclave se retrouve dans la position du bienfaiteur de ses frères ; regardez David, celui qu’on avait oublié de faire venir quand Samuel passait visiter la maison, c’est celui-là qui est oint ; et ensuite, quand il est roi, David lui-même est recadré par le prophète Nathan ; regardez le prophète Amos qui dit « je ne suis pas prophète ; je suis bouvier et pinceur de sycomore ; mais le Seigneur m’a pris de derrière le troupeau et il m’a dit ‘va prophétise à mon peuple Israël’ » ; regardez Jérémie, le prophète qui ne sait pas parler. Et dans le Nouveau Testament, regardez la femme pécheresse que Jésus donne comme exemple à Simon le pharisien ; regardez Bartimée qui devient le centre d’intérêt d’une scène où il n’avait pas de place ; regardez la veuve qui met ses deux piécettes dans le trésor du temple, plus que tout ce que les autres ont mis, dira Jésus ; regardez l’itinéraire de Jésus lui-même, qui descend jusqu’à la dernière des dernières places ; regardez l’annonce de la nativité faite aux bergers, et celle de la résurrection à des femmes : dans les deux cas, des témoins de 3e catégorie ; écoutez le Magnificat avec cette parole : « il renverse les puissants de leur trône, il élève, les humbles » ; écoutez les béatitudes ; écoutez « les premiers seront des derniers et les derniers seront les premiers ». Cela fait beaucoup non ? ça fait tellement qu’on ne peut pas y voir seulement une série d’accidents, ni non plus un effet littéraire destiné à encourager les petits, comme dans les contes. Bien plus, c’est l’indice qu’on a affaire à un élément de la structure de la révélation : quand Dieu nous parle, il nous parle comme cela ; il nous parle à l’envers de nos manières d’organiser notre monde ; quand il nous parle, il prend un malin plaisir à prendre à rebours les positions reconnues.

Non pas qu’il y aurait ici quelque chose de destructeur de l’ordre social ou politique. Non, mais peut-être un avertissement : si les hiérarchies que nous mettons en place jouent toujours à sens unique, elles pourraient bien stériliser le don de Dieu. Les hiérarchies, il y en a sans cesse dans le monde comme dans l’Eglise. Mais elles parlent de Dieu quand elles acceptent de se soumettre à ce retournement des asymétries : les premiers seront des derniers, les derniers seront les premiers. Claire Anne Baudin le disait déjà la dernière fois : l’économie du salut est incompatible avec des relations qui marchent à sens unique.

Et si l’on regarde l’histoire de l’Eglise, ça continue. Je ne cite que trois exemples : la Vierge Marie apparaît à Lourdes à une jeune fille qui n’a pas pu aller au catéchisme ni faire sa première communion, et son père est passé par la case « Prison » et la honte a frappé toute la famille ; la conversion de l’Eglise qui s’opérera lors du concile Vatican II est lancée par une jeune carmélite tuberculeuse qui meurt à 25 ans à Lisieux. Le pape François, le soir de son élection, s’inclinant devant la foule rassemblée place St Pierre, demande au peuple de Dieu de prier pour lui, se plaçant ainsi sous sa prière, si l’on peut dire.

Nos liturgies, elles aussi répondent à la même structure : la structure fondamentale de nos liturgies est responsoriale : « Le Seigneur soit avec vous / Et avec votre esprit » (on voit cela aussi bien dans de très brefs échanges comme celui-ci, mais plus largement, c’est la structure de toute la liturgie : le peuple de Dieu écoute sa Parole, et lui fait réponse). Et dans cette structure responsoriale, le pôle de l’autorité n’est pas figé : il se déplace. L’évêque qui préside écoute l’Evangile qui est lu par un diacre : au moment où le diacre lit, c’est celui-ci qui représente l’autorité de la présence de Dieu pour son peuple, et l’évêque est sous cette autorité.

Pourquoi Dieu s’y prend-il ainsi ? Je répondrais volontiers : parce qu’il chercher à établir une relation vivante avec son peuple. Et une relation vivante, par définition, ça marche dans les deux sens. Dieu quand il parle, appelle ; il espère une réponse, un « me voici ». Ecouter un « me voici », c’est faire toute la place à celui qui le prononce ; c’est le mettre en position haute, plus haute que soi. Sans ce jeu de bascule des asymétries, l’alliance serait un diktat où Dieu aurait simplement donné des consignes ; et l’on n’aurait pas vu naître un peuple de l’alliance.

Toute la question pour l’Eglise, sera de chercher des manières de faire fonctionner ses institutions de façon à rendre ces retournements possibles. Je ne dis pas que c’est facile ; et cela demande de le vouloir vraiment et de réfléchir aux moyens à prendre pour cela. Par exemple dans le témoignage de Christine Danels, on entend qu’il y a eu une recherche afin de trouver une manière de se mettre à l’écoute les unes des autres et qui permette à toutes de parler ; et aussi de laisser résonner en chacune ce qu’elles ont entendu de la part des autres ; d’où le fait de faire plusieurs tours : on parle, pas seulement pour dire ce que Dieu nous inspire, mais aussi pour écouter comment il inspire les autres : chacune est invitée à ce retournement des asymétries, à un niveau personnel.

A travers le témoignage de Françoise et sa réflexion sur la figure de l’accompagnateur, s’ouvre toute la question des ministères. Car un ministre, un serviteur de la communauté, c’est quelqu’un qui d’abord, veille à ce que cette circulation du don de Dieu soit la plus vivante possible dans la communauté. C’est donc quelqu’un qui renvoie chacun à sa relation à Dieu et à la manière dont il l’accueille quand il passe par les autres. Et si l’on doit parler à son propos d’une fonction de gouvernement (on emploie ce terme pour les ministres ordonnés) cela ne veut pas dire que c’est lui le chef, lui qui est toujours dans la position haute, car alors, précisément, le retournement des asymétries serait bloqué. En fait, ce munus gubernandi, cette fonction de gouvernement, c’est l’art de faciliter la circulation du don de Dieu, c’est l’art d’aider à reconnaître là où Dieu parle à la communauté, et il y a toutes les chances que Dieu parle aussi – et même d’abord – par ceux qui paraissent les moins qualifiés pour cela.

A travers le témoignage de Nelly, on perçoit aussi l’importance de la prise en compte des autres positions que celles élaborées dans des lieux d’Eglise. Ce n’est pas toujours confortable, mais cela me semble important pour que l’Eglise ne parle pas que pour elle-même. Et dans ce mouvement d’écoute plus large que nos frontières, est à l’œuvre aussi ce renversement des asymétries ; car écouter, si on ne fait pas semblant, c’est accepter que l’autre soit en position d’autorité par rapport à moi. L’Eglise, qui a des choses à dire au monde, les dira d’autant mieux qu’elle aura vraiment écouté ce que disent les différents acteurs. Ce qui veut dire que nous nous mettons, à un moment donné, à l’école d’autres manières de voir et de penser que les nôtres.

Voilà donc le point sur lequel je voulais insister : l’Eglise est organisée comme un corps, et tout le monde n’y tient pas les mêmes fonctions, Paul le rappelle dans sa 1ère lettre aux Corinthiens. Mais il insiste sur les relations entre les membres de ce corps ; pour que relations il y ait, il faut que le courant passe dans les deux sens, que l’écoute, notamment, soit réversible. Ce n’est pas facile, parce que cela va passer par un retournement des positions établies. Mais il me semble que si l’on devait caractériser une sociabilité ecclésiale, il faudrait souligner ce trait : dans l’Eglise, les positions établies sont toujours prises à revers, comme pour indiquer qu’il ne s’agit que de positions transitoires au service de la relation vivante de Dieu avec son peuple.

Etienne Grieu

Facultés jésuites de Paris (Centre Sèvres)