Dans son homélie de la messe de lancement du synode, le pape François nous fixe notre feuille de route.

Un texte à méditer

Un homme riche va à la rencontre de Jésus alors qu’il « se met en route » (Mc 10, 17). Souvent,
les Evangiles nous montrent Jésus « sur la route », marchant aux côtés de l’homme, à l’écoute
des questions qui habitent et agitent son coeur. Il nous révèle ainsi que Dieu n’habite pas les lieux
aseptisés, les lieux tranquilles, loin du réel, mais qu’il chemine avec nous et nous rejoint là où
nous sommes, sur les sentiers souvent ardus de la vie. En ouvrant aujourd’hui le parcours
synodal, commençons par tous nous demander – Pape, évêques, prêtres, religieux et religieuses,
frères et soeurs laïcs –: nous, communauté chrétienne, incarnons-nous le style de Dieu, qui
chemine dans l’histoire et partage les défis de l’humanité ? Sommes-nous disposés à vivre
l’aventure du cheminement ou, par peur de l’inconnu, nous réfugions-nous dans les excuses du
« cela ne sert à rien » ou du « on a toujours fait ainsi » ?
« Faire Synode » signifie marcher sur la même route, marcher ensemble. Regardons Jésus sur le
chemin, qui rencontre d’abord l’homme riche, puis écoute ses questions, et enfin l’aide à discerner
ce qu’il faut faire pour avoir la Vie éternelle. Rencontrer, écouter, discerner : trois verbes du
Synode sur lesquels je voudrais m’attarder.
Rencontrer. L’Evangile s’ouvre par le récit d’une rencontre. Un homme va à la rencontre de Jésus,
s’agenouille devant lui, et pose une question décisive : « Bon Maître, que dois-je faire pour avoir la
Vie éternelle ? » (v. 17) Une demande aussi importante réclame de l’attention, du temps, de la
disponibilité à rencontrer l’autre et à se laisser interpeller par son inquiétude. De fait, le Seigneur
ne se met pas à distance, il ne se montre pas agacé ou dérangé ; au contraire, il s’arrête avec lui.
Il est disponible à la rencontre. Rien ne le laisse indifférent, tout le passionne. Rencontrer les
visages, croiser les regards, partager l’histoire de chacun : voilà la proximité de Jésus. Il sait
qu’une rencontre peut changer une vie. Et l’Evangile est parsemé de ces rencontres avec le Christ
qui relèvent et guérissent. Jésus n’était pas pressé, il ne regardait pas sa montre pour terminer la
rencontre en avance. Il était toujours au service de la personne qu’il rencontrait, pour l’écouter.
En commençant ce parcours, nous sommes aussi appelés à devenir experts dans l’art de la
rencontre. Non pas dans l’organisation d’évènements, ou dans la réflexion théorique sur des
problèmes, mais avant tout dans le fait de prendre le temps de rencontrer le Seigneur, et de
favoriser la rencontre entre nous. Un temps pour donner de la place à la prière, à l’adoration –
cette prière que nous négligeons tant : adorer, faire place à l’adoration –, à ce que l’Esprit veut
dire à l’Eglise ; un temps pour se tourner vers le visage et la parole de l’autre, pour la rencontre en
tête à tête, pour se laisser toucher par les questionnements des soeurs et des frères, pour s’aider
mutuellement afin de nous enrichir de la diversité des charismes, des vocations et des ministères.
Chaque rencontre – nous le savons bien –, demande de l’ouverture, du courage, de la disponibilité
à se laisser interpeller par le visage et l’histoire de l’autre. Même si nous préférons parfois nous
abriter dans des relations formelles ou porter un masque de circonstance – l’esprit clérical ou de
cour : je suis plus monsieur l’abbé que père –, la rencontre nous transforme et nous suggère
souvent de nouveaux chemin que nous n’avions pas imaginés parcourir. Aujourd’hui, après
l’Angélus, je vais recevoir un groupe de gens de la rue, qui se sont simplement rassemblés parce
qu’il y a un groupe de personnes qui va les écouter, seulement pour les écouter. Et de l’écoute, ils
ont réussi à se mettre à marcher. L’écoute. C’est souvent ainsi que Dieu nous indique la route à
suivre, en nous faisant sortir de nos routines fatiguées. Tout change lorsque nous sommes
capables de vraies rencontres avec lui et entre nous. Sans formalismes, sans prétextes, sans
calcul.
Deuxième verbe : écouter. La vraie rencontre naît seulement de l’écoute. Jésus, en effet, se met à
l’écoute de la question de cet homme et de son inquiétude religieuse et existentielle. Il ne donne
pas une réponse “rituelle”, il n’offre pas une solution toute faite, il ne fait pas semblant de répondre
poliment pour s’en débarrasser et continuer sa route. Il l’écoute simplement. Tant qu’il le faut, il
l’écoute, sans hâte. Et – la chose la plus importante – Jésus n’a pas peur de l’écouter avec le
coeur, et pas seulement avec les oreilles. D’ailleurs, il ne se contente pas de répondre à la
question, mais il permet à l’homme riche de raconter son histoire personnelle, de parler de soi
librement. Le Christ lui rappelle les commandements, et celui-ci commence à raconter son
enfance, à évoquer son parcours religieux, la manière avec laquelle il s’est efforcé de chercher
Dieu. Lorsque nous écoutons avec le coeur, c’est ce qui arrive : l’autre se sent accueilli, non pas
jugé, libre de raconter son vécu et son parcours spirituel.
Interrogeons-nous, avec sincérité, dans cet itinéraire synodal : comment sommes-nous à
l’écoute ? Quelle est la qualité d’écoute de notre coeur ? Permettons-nous aux personnes de
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s’exprimer, de cheminer dans la foi même si elles ont des parcours de vie difficiles, de contribuer
à la vie de la communauté sans être empêchées, rejetées ou jugées ? Faire Synode, c’est
emboîter le pas au Verbe fait homme, suivre ses traces en écoutant sa Parole avec les paroles
des autres. C’est découvrir avec stupeur que l’Esprit Saint souffle toujours de façon surprenante,
pour suggérer des parcours et des langages nouveaux. C’est un exercice lent, qui peut être
laborieux, d’apprendre à s’écouter mutuellement – évêques, prêtres, religieux et laïcs, tous, tous
les baptisés – en évitant les réponses artificielles et superficielles, les réponses prêt-à-porter, non.
L’Esprit nous demande de nous mettre à l’écoute des demandes, des angoisses, des espérances
de chaque Eglise, de chaque peuple et nation, mais aussi à l’écoute du monde, des défis et des
changements qu’il nous présente. N’insonorisons pas notre coeur, ne nous blindons pas dans nos
certitudes. Les certitudes nous ferment souvent. Ecoutons-nous.
Enfin, discerner. La rencontre et l’écoute réciproque ne sont pas une fin en soi, qui laisseraient les
choses demeurer en l’état. Au contraire, lorsque l’on entre en dialogue, nous nous mettons en
discussion, en chemin, de telle façon qu’à la fin, nous ne sommes plus les mêmes qu’auparavant,
nous sommes changés. L’Evangile d’aujourd’hui nous le montre : Jésus devine que l’homme en
face de lui est bon et religieux, qu’il pratique les commandements, mais il veut le conduire au-delà
de la simple observance des préceptes. Dans le dialogue, il l’aide à discerner. Il lui propose de
regarder au fond de lui-même, à la lumière de l’amour avec lequel lui, Jésus, fixant son regard sur
lui, l’aime (cf. v. 21), et de discerner, à cette lumière, à quoi son coeur est réellement attaché. Il
découvre ainsi que son bien ne consiste pas à ajouter d’autres actes religieux mais, au contraire,
à se vider de lui-même : vendre ce qui occupe son coeur pour laisser de l’espace à Dieu.
C’est une précieuse indication aussi pour nous. Le Synode est un chemin de discernement
spirituel, de discernement ecclésial, qui se fait dans l’adoration, dans la prière, au contact de la
Parole de Dieu. La deuxième lecture d’aujourd’hui nous dit précisément que la Parole de Dieu est
« vivante, énergique et plus coupante qu’une épée à deux tranchants ; elle va jusqu’au point de
partage de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles ; elle juge des intentions et des
pensées du coeur » (He 4, 12). La Parole nous ouvre au discernement et l’éclaire. Qu’elle oriente
le Synode, pour qu’il ne soit pas une “convention” ecclésiale, un colloque d’études ou un congrès
politique, pour qu’il ne soit pas un parlement, mais un évènement de grâce, un processus de
guérison conduit par l’Esprit. En ces jours, Jésus nous appelle, comme il l’a fait avec l’homme
riche de l’Evangile, à nous vider, à nous libérer de ce qui est mondain, et aussi de nos fermetures
et de nos modèles pastoraux répétitifs. Il nous appelle à nous interroger sur ce que Dieu veut
nous dire en ce temps, et dans quelle direction il souhaite nous conduire.
Chers frères et soeurs, je vous souhaite un bon chemin ensemble ! Puissions-nous être des
pèlerins amoureux de l’Evangile, ouverts aux surprises de l’Esprit Saint. Ne perdons pas les
occasions de grâce de la rencontre, de l’écoute réciproque, du discernement. Avec la joie de
savoir qu’alors que nous cherchons le Seigneur, c’est bien lui, le premier, qui se porte avec amour
à notre rencontre.