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Bonne lecture et bonne réflexion

Le Dorothy , animé par des chrétiens, ouvert à tous, fraternel

Entretien avec Constance Gros, membre de l’équipe d’animation du café-atelier associatif Le
Dorothy
Propos recueillis par Dominique Quinio

Vous êtes engagée dans le café Dorothy.
Racontez-nous…
Le Dorothy, le café-atelier Le Dorothy, comme on
l’appelle, s’est ouvert à Paris en 2017. Nous avons voulu
créer un café-atelier associatif animé par des
chrétiens, ouvert à tous, dans un esprit fraternel. C’est
un lieu d’accueil où on vient pour différentes raisons,
pour rencontrer des gens, pour se poser un moment ;
c’est aussi un lieu d’activités, parce que nous
proposons des ateliers pour se former à des activités
manuelles utiles pour la vie quotidienne (électricité,
plomberie, menuiserie…), pour reprendre confiance
dans sa capacité à faire.
Nous avons toujours, aussi, des chantiers participatifs pour rendre le lieu plus accueillant. Nous offrons une programmation intellectuelle avec des conférences. Et puis, il y a des activités sociales et solidaires en lien avec des associations spécialisées du quartier. Sans compter les temps de fête, les propositions artistiques. Avec ce foisonnement, nous voulons mettre à l’honneur les différentes facettes de l’homme : nos mains, notre tête, notre cœur.
Mais le Dorothy, c’est aussi un lieu de quartier ; nous avons eu la chance de pouvoir nous installer à Ménilmontant, dans le 20ème arrondissement, où se côtoient des publics très différents ; nous sommes un lieu de convivialité, un lieu pour les personnes isolées, parce qu’en ville, il y a non seulement de la précarité mais aussi de l’isolement. L’anonymat dans une grande ville comme Paris peut être très lourd ; ces personnes retrouvent chez nous une forme de chaleur humaine, une communauté dans laquelle chacun est bienvenu.
Qui sont les animateurs de ce projet ?
En fait, il y a plusieurs types d’engagements : une quinzaine de personnes sont au conseil d’administration de l’association pour discuter des questions d’organisation et les réflexions stratégiques. Et une cinquantaine de bénévoles sont engagés dans l’animation du café ou encore les activités solidaires, par exemple le soutien scolaire, les conseils aux sans-papier. Il y a aussi une quinzaine d’artistes résidents : peintres, céramistes, stylistes, restauratrice d’œuvres d’art. Ils travaillent là, exposent leurs œuvres, proposent des ateliers. Sans en être membres, ils sont également acteurs de ce lieu.
Comment, sur le plan matériel, vit un tel lieu ?
Le local appartient à la paroisse, Notre Dame de la Croix de Ménilmontant ; c’est un terrain qui a une belle histoire d’engagement social : un grand terrain de foot qui est devenu barre HLM et centre social ; quand le centre social a quitté les lieux, la paroisse nous a loué les locaux pour un loyer faible que nous augmentons un peu chaque année pour contribuer aux ressources de la paroisse. Nous avons deux autres ressources : la sous-location d’ateliers aux artistes présents et des soirées dansantes, le mercredi soir; nous faisons payer cette activité. Par ailleurs, il y a des dons, les recettes du café et des ateliers, même si nous tenons à proposer le maximum de nos activités à prix libre. Nous avons un seul salarié.
Un lieu animé par des chrétiens, avez-vous dit : qu’est ce que cela signifie ?
Notre projet est porté par une équipe de jeunes, catholiques surtout, qui ont à cœur de mettre leur foi en pratique,
dans un projet concret qui n’a rien de révolutionnaire dans son fonctionnement mais qui répond à beaucoup des besoins repérés autour de nous. On s’est inspiré largement du café Simone à Lyon qui s’est ouvert deux ans avant nous. Nous voulons témoigner en tant que chrétiens, mais aussi soutenir la quête de spiritualité des personnes qu’on rencontre ; c’est pourquoi on propose des conférences dont les thèmes peuvent être en lien avec le religieux et le spirituel, qui font de la place au religieux ; on a aussi une vie de prière d’équipe. On vient de lancer un groupe de partage biblique ouvert à tous, croyants ou non
Quel est le profil des personnes qui fréquentent le Dorothy ?
Elles sont à l’image de nos activités. Pour le café, ce sont des gens qui ont soif de rencontres ou besoin d’un lieu de répit et de soutien ; pour les conférences, cela dépend du thème. Pour les ateliers manuels, on retrouve des Parisiens parfois plus aisés qui veulent apprendre à bricoler ; et les déjeuners du dimanche permettent de mélanger tout le monde. Nous ne sommes pas, en tout cas, un lieu catho pour les cathos. !
Et sur le plan religieux, qui sont-elles ?
Au début, nous avons constaté beaucoup de curiosité pour le lieu. Au fil du temps, des personnes ont trouvé ici un entre-deux entre le parvis et chez eux ; les chrétiens qui viennent au Dorothy ne sont pas nécessairement pratiquants mais; pour eux, le Dorothy est un lieu intermédiaire ; un lieu-tampon. Pour des gens qui sont en chemin ou qui n’ont pas encore trouvé leur place dans l’Église mais n’ont pas envie de couper les ponts. On a la chance d’être en lien avec une paroisse dynamique ; on essaie de se compléter : ainsi, le groupe biblique pourrait être complémentaire aux propositions de la paroisse. Le diner de Noël cette année a été mixé Dorothy/paroisse. Et puis, nous accueillons également des personnes plus intellectuelles ou engagées sur différentes causes et attirées par la dimension alternative du projet.
Alternative, pour ne pas dire « de gauche » ? Certains, à l’extérieur, vous qualifient ainsi.
Alternative, car il me semble que la proposition du Dorothy vient, c’est vrai, compléter ou diversifier les propositions existantes aujourd’hui dans l’Église. Nous avons choisi de nommer notre lieu Le Dorothy en référence à Dorothy Day, journaliste et activiste catholique américaine dont les engagements pour la justice sociale, la paix et le témoignage chrétien vivant sont des sources d’inspiration qui infusent de manière diverse dans notre projet et nos activités. Le Dorothy est avant tout un lieu de vie, d’action et de fraternité vécue avec des personnes de nombreux horizons, et c’est d’abord dans cet enracinement que nous situons notre projet. Nous avons à cœur que nos idées et engagements prennent leur source dans ce que nous vivons collectivement dans le lieu, c’est pourquoi nous ne nous définissons pas comme lieu militant avec une ligne de pensée, mais comme une communauté fraternelle, accueillante et au service du bien commun, même dans les toutes petites choses du quotidien, à l’image de cette citation de Dorothy Day affichée au-dessus de notre évier « Tout le monde veut faire la révolution, mais personne ne veut faire la vaisselle ».
Pour l’équipe d’animation, le Dorothy représente un fort engagement.
Effectivement. Il faut des gens qui ont un peu de temps ou de la flexibilité dans la gestion de leur temps, ou qui
habitent le quartier. Nous sommes particulièrement attentifs à l’équilibre personnel, associatif, professionnel. Nous avons une vie d’équipe, une vie communautaire, une vie spirituelle partagée. Nous faisons deux retraites par an. Nous sommes beaucoup sollicités par des personnes qui ont le désir de créer un de ces lieux, convaincus de leur nécessité. Mais ce n’est pas facile d’aller au bout de la démarche; c’est exigeant. Au Dorothy, nous avons eu la chance de connaître un alignement des planètes : une dynamique, un lieu et une équipe.
Consulter le site Internet du Dorothy : https://www.ledorothy.fr
Se rendre au Dorothy : 85 bis rue de Ménilmontant, Paris 20e

Quel avenir pour le christianisme ?

François Euvé

Quel avenir pour le christianisme ?

Salvator, 2023, 206 pages, 20 €.

recenion parue dans Études

Dans cet ouvrage, François Euvé rassemble, dans l’expression catholique contemporaine, ce qui contribue au « discernement commun ». « Esquisse de réflexions », précise-t-il, appuyées sur les pensées pionnières de Michel de Certeau, Jean-Marc Ferry, Danièle Hervieu-Léger, Anne-Marie Pelletier ou encore Christoph Theobald. Après un diagnostic des points sensibles du temps auxquelles peuvent contribuer les « lumières » du christianisme et de sa tradition, est faite une relecture de l’histoire de l’Église dans laquelle le concile Vatican II marque un changement d’esprit décisif : l’Église se fait « conversation » et entre en dialogue avec le monde, permettant que se reconstruise, dans un monde sécularisé, une éthique chrétienne relationnelle où l’autonomie subjective est reconnue. Sans aborder « directement la question de la réforme de l’Église », l’auteur pointe cependant la question majeure de la hiérarchie des sacerdoces. Il rappelle qu’« à partir d’une situation [aux origines du christianisme] où prédominait le registre égalitaire de la fraternité » s’est élaborée une distinction entre clercs et laïcs. Vatican II ressaisit cette distinction et, à côté du « sacerdoce commun » des fidèles, singularise « le sacerdoce ministériel ou hiérarchique ». La réintégration du second dans le premier, avec les transformations profondes qu’elle induirait, n’est-elle pas une hypothèse à considérer ? On peut penser que « l’avenir du christianisme » exige prioritairement une réforme ecclésiale, car comment le monde et la société pourraient-ils compter sur l’Église si celle-ci n’offre pas l’exemple d’une communauté croyante qui « parle » à tous et qui se soucie de parer à ses criminelles déviances ? Pourtant, à considérer le moment présent, n’est-il pas à redouter que ce christianisme d’ouverture, si clairement brossé par François Euvé, soit déjà menacé par des courants contraires ?

Gildas Labey

 

 

Un nouveau Concile qui ne dit pas son nom ?

 

Un nouveau Concile qui ne dit pas son nom ? Le synode sur la synodalité, voie de pacification et de créativité.

Christoph Theobald sj

Editions Salvator, 2023

 

En fin connaisseur du Concile Vatican II, Christoph Theobald situe l’actuel synode sur la synodalité dans une perspective historique. Il montre à la fois comment celui-ci s’ancre dans les grands textes du Concile mais aussi comment le pape François déplace l’accent vers l’égale dignité de tous les baptisés pour en faire son axe d’interprétation du Concile. Ce dernier a bien réaffirmé l’égalité de tous les humains devant Dieu et l’égalité baptismale des fidèles, mais sans en tirer toutes les conséquences. Aussi l’égalité de principe reste souvent à distance de la fraternité effective. C’est ce chemin que le synode cherche à faire parcourir à toute l’Eglise. En analysant le processus engagé, l’auteur met en lumière tant l’envergure de la démarche que ses limites et sa fragilité. Le cœur de la synodalité est constitué par un apprentissage de l’écoute. L’écoute personnelle de la Parole de Dieu, l’écoute des autres, l’écoute collective de ce que l’Esprit Saint dit aux Eglises. Cette écoute « stéréophonique » devrait permettre d’apaiser les tensions et conflits et mieux discerner les charismes particuliers pour libérer la créativité dont l’Eglise a besoin. Un processus qui repose sur des dispositions spirituelles qui relèvent de la liberté et de la maturité des chrétiens et de leurs communautés et qui ne s’impose donc pas. Mais l’adoption de la méthode synodale à tous les niveaux implique aussi une transformation des structures de l’Eglise. La synodalité comme dimension constitutive de l’Eglise forme le cadre d’une nouvelle interprétation du ministère hiérarchique, qui se heurte à des résistances et une incompréhension devant l’ampleur de la transformation en cours. Le défi de l’Egise ne consiste pas à mettre fin à quelques dysfonctionnements internes. Le changement d’époque invite à un renouvellement de la figure de l’Eglise pour annoncer l’Evangile au IIIe millénaire. C’est parce qu’il porte sur la forme même de l’Eglise, que ce synode prend les allures d’un Concile qui ne dirait pas son nom.

Monique Baujard

 

 

 

Chaque système de pouvoir peut être un système d’abus, entretien avec Jean-Marc Sauvé

Un entretien avec Jean-Marc SAUVÉ, ancien président de la Ciase et président de la FondationApprentis d’Auteuil
Propos recueillis par Dominique Quinio

Notre collectif, Promesses d’Église – vous le savez puisque les Apprentis d’Auteuil en sont membres – est né à la suite de la Lettre du Pape au Peuple de Dieu, en aout 2018, qui invitait chacun à agir pour une transformation ecclésiale rendue nécessaire par la grave crise des abus.

On note une grande synchronisation entre le lancement de Promesses d’Église et l’initiative de la Conférence des évêques de France de créer une commission indépendante sur les abus sexuels commis dans l’Église (CIASE). Nous sommes exactement dans la même temporalité, en novembre 2018. Tout s’enracine dans la Lettre au Peuple de Dieu, que nous avons d’ailleurs citée dans la préface de notre rapport. Au fond, quand la Ciase remet son rapport trois ans après, en 2021, elle ne peut rien dire d’autre que ce que le pape a écrit et mis en lumière : le risque que l’Église puisse abuser de l’autorité qu’elle représente et le lien très étroit entre les abus d’autorité, les abus spirituels et les abus sexuels. Le pape a mis le projecteur sur le risque de dévoiement de l’autorité de l’Église et de dévoiement de l’accompagnement spirituel. Si je résume notre rapport, je ne peux pas dire autre chose et je ne peux pas dire mieux.

Comment jugez-vous ce qui s’est passé depuis la remise de votre rapport ? Ce qui a bougé, ce qui reste à faire ?

Nous avons remis le rapport le 5 octobre 2021. Nous avons été impressionnés par la rapidité et la clarté des conclusions tirées par la Conférence des évêques lors de l’Assemblée plénière de novembre à Lourdes : d’abord parla démarche de repentance, devant la basilique, et par les termes choisis. Les évêques n’ont pas fait dans la logorrhée, ils ont reconnu ce qui s’est passé, de façon claire et ferme, à la hauteur de ce qu’on attendait. Ils ont aussi pris des décisions fortes et courageuses en ce qui concerne la reconnaissance et la réparation des crimes commis. La Conférence des religieux, la Corref, a pris des décisions analogues. Nous savions que celles-ci se préparaient, alors que du côté des évêques, nous ne savions pas ce qui allait sortir de l‘assemblée. Il s’est passé quelque chose pendant cette Assemblée et je crois qu’il y a eu aussi le fort engagement du président, Mgr de Moulins Beaufort.
Les membres de la Ciase ont été impressionnés par la reconnaissance de la responsabilité institutionnelle dans la crise des abus et par la demande de pardon. Et, en conclusion, ils apprenaient qu’était créée une instance nationale de reconnaissance et de réparation et qu’elle serait présidée par Marie Derain de Vaucresson. Un travail très important a donc été mené dans le délai d’un mois ! Contrairement à ce qu’ont pu écrire certains – nous aurions piégé les évêques -, nous avions pris soin, en comprenant que les chiffres seraient terribles, d’avertir la CEF et laCORREF de l’ampleur de la catastrophe, bien en amont de la présentation de notre rapport. Plus tard, nous avons présenté oralement la synthèse du rapport et envoyé sa version définitive, quelques jours avant sa publication. Le dimanche précédent, d’ailleurs, une intention de prière lue pendant les messes préfigurait le choc que les catholiques allaient éprouver. Non, nous n’avons pas pris les évêques « par surprise ».

Puis il y a eu la création de neuf groupes de travail…

On aurait pu penser que notre travail suffisait, mais nous avons compris que nous n’avions pas tout abordé et que la parole de notre commission, composée de personnes de différents horizons, ne pouvait être considérée comme une évidence et méritait relecture et approfondissements. Il était normal que des groupes composés de laïcs,d’évêques, de clercs choisis par l’Église reprennent la main sur nos propositions et répondent aux mandats de la CEF. Moi-même et plusieurs collègues de la CIASE avons été entendus par plusieurs groupes de travail. Les rapports de ces groupes ont été remis en février 2023. Nous avons été impressionnés par leur qualité, et l’on peut regretter qu’ils n’aient pas fait l’objet d’une plus grande médiatisation. Dès lors, l’assemblée des évêques de mars s’est ouverte avec beaucoup d’attentes : on espérait que les conclusions de ces groupes seraient prises en compte.Mais quand les votes ont eu lieu, nous avons eu la surprise – et la déception – de voir que très peu d’entre elles étaient retenues et de constater que, sur différents points, les évêques avaient collectivement décidé qu’il appartenait à chacun d’entre eux, dans son diocèse, de décider de la suite à donner au plus grand nombre de ces recommandations. Par exemple, il avait été proposé que dans les conseils de gouvernance des diocèses, il y ait un tiers de laïcs ; il a été finalement retenu que « des » laïcs devaient y participer ! Il y avait eu de grands espoirs ; il s’est alors dégagé un sentiment de grande déception.
Bien sûr, il y a des sujets qui ne relèvent pas directement de la compétence de la conférence des évêques, mais du Saint-Siège, comme le droit canonique ; mais des propositions auraient pu être transmises à Rome : pour que, par exemple, les victimes d’abus soient associées aux procédures : il est inconcevable qu’elles n’aient pas accès au dossier et n’aient pas connaissance de la décision finale et, le cas échéant, de la sanction (que ce soit un pèlerinage ou le renvoi de l’état clérical !) ou qu’elles l’apprennent par la bande. De même devrait être élaborée, en matière d’abus, une véritable échelle des sanctions.

Comment expliquez-vous qu’on soit passé d’une première mobilisation intense à une forme de frilosité ?

Je pense qu’ après le choc du rapport, le temps passant, le soufflé du scandale et de l’émotion retombant, il est apparu qu’il était plus facile de traiter le passé, de reconnaître et de réparer les situations individuelles, que d’aller au terme d’une réflexion en profondeur et d’en tirer des conséquences sur la gouvernance de l’Église catholique, sur la formulation de sa morale sexuelle ou sur la lutte contre les dévoiements du sacerdoce, de l’accompagnement spirituel, des Écritures aussi. Combien de fois, en effet, les Écritures ont été directement invoquées (à tort bien sûr)pour justifier un plan de domination personnelle, pouvant déboucher sur des actes à caractère sexuel !
On va me dire que l’essentiel des abus ont été commis dans les années 50 et 60, les premières années de notre étude (où l’on compte plus de la moitié des abus recensés) et que ces sujets sont derrière nous depuis la fermeture des pensionnats et des petits séminaires. Il faut pourtant être clair : nous avons aussi recueilli des témoignages remontant à la décennie 2010-2020, en moins grand nombre certes, portant moins sur des enfants, mais des témoignages d’abus à l’égard d’adolescents, de jeunes majeurs, de femmes et de personnes en discernement ; c’est là que j’ai pris conscience que les personnes en recherche sur leur choix de vie, leurs orientations, peuvent être plus aisément abusées. Le dossier des abus ne peut donc être regardé comme clos.

Après vos travaux concernant l’Église, d’autres enquêtes ont été menées, concernant notamment l’inceste,montrant là encore la gravité des faits.

Le rapport de la Ciivise (commission indépendante sur l’inceste et les violences faites aux enfants) valide nos chiffres et confirme que l’Église n’a pas le monopole de ces crimes. Chaque famille est un système de pouvoir et chaque système de pouvoir peut être un système d’abus. Cela vaut aussi pour les milieux du sport, de la culture, de l’enseignement scolaire, de la protection de l’enfance, partout où il y a des figures d’autorité. D’ailleurs dans notre rapport, nous avons bien pris soin de distinguer le problème général des abus d’autorité et les problèmes spécifiques à l’Église catholique.

Dans cette spécificité, n’y a-t-il pas le caractère sacré de la figure du prêtre ?

La sacralisation de la figure du prêtre (érigé en « Alter Christus » ou « Ipse Christus ») s’est en effet révélée mortifère, sans que je remette en cause le moins du monde la conception catholique de l’Eucharistie à laquelle je suis très attaché. Cette sacralisation explique aussi l’aveuglement de certaines familles qui n’ont pas pu entendre leurs enfants remettre en cause l’autorité d’un clerc. La confiance aveugle dans le prêtre a favorisé l’emprise et la domination.

Est-ce que le synode sur la synodalité engagé par François peut être une occasion de revisiter un système qui a montré ses failles ?

Je le crois et je l’espère. Je pense que la démarche synodale peut aider à surmonter ce qui, dans le fonctionnement de l’Église, représente un terreau favorable aux abus ou à leur couverture. Dans son fonctionnement actuel, l’Église ne sait pas assez assumer le débat collégial ou le débat contradictoire.
En même temps, ce synode a suscité des peurs et d’énormes contestations. Après un pilonnage indécent contre l’Instrumentum Laboris de la part des milieux conservateurs, la conclusion de la première session de Rome les a rassurés ; nous avons entendu un bruyant soupir de soulagement. On sent bien qu’une course de vitesse est engagée autour du pape, de sa santé, et d’une possible démission. Chaque jour qui passe nous rapproche du terme de son pontificat, ce qui est source d’inquiétude pour les uns et d’espoir non dissimulé pour les autres.

Revenons à Promesses d’Église. Quel peut être son rôle et son avenir ?

Je trouve vraiment très utile et positif de rassembler des mouvements aux charismes et aux sensibilités variés qui s’intéressent aux défis de l’Église, qui échangent et débattent entre eux et portent l’ensemble de leurs questions et recommandations aux évêques, ceux-ci ayant bien compris qu’ils n’avaient pas en face d’eux une sorte de comité central de laïcs qui forceraient leur porte et voudraient se substituer à eux. Cela peut favoriser la circulation des idées et conduire à décrisper certains débats. La démarche peut paraître lente, voire limitée, mais c’est bien mieux de procéder ainsi que de s’installer dans une logique d’ignorance réciproque ou de confrontation stérile.

Le Christ rouge

 

Guillaume Dezaunay

Le Christ rouge

La révolution de l’Évangile. Salvator, « Forum », 2023, 170 pages, 17,90 €.

 

Recension parue dans Études

C’est un bel essai, à la fois original et ambitieux, que propose Guillaume Dezaunay, puisqu’il essaye de lire les textes évangéliques en se demandant comment les comprendre en un sens politique. Le thème principal de l’ouvrage est en fait l’analyse de la figure du « bon intendant », figure récurrente dans les textes évangéliques et qui résume efficacement celui que le chrétien est appelé à être dans le monde. L’auteur cherche à définir ce que peut signifier cette formule dans nos vies ordinaires – notamment dans notre rapport à la propriété, à la consommation, à la nature, au travail ou à la justice. En passant d’une réflexion sur le sens de l’expression « règne de Dieu » à une autre, par exemple sur le marché ou sur la doctrine sociale de l’Église, Dezaunay propose une analyse de ce à quoi devrait correspondre une vie qui prendrait au sérieux le message évangélique dans toutes les dimensions d’une existence humaine. Il ne s’agit pas de montrer qu’une mise en cohérence est impossible ou utopique, mais plutôt que l’Évangile est un stimulant moyen de mettre en question nos habitudes. On trouve parfois quelques affirmations un peu péremptoires ou quelques passages rapides qu’on aurait aimé voir davantage creusés (comme sur la mondialisation), mais le résultat est heureux et efficace, très accessible pour tout lecteur curieux de penser la cohérence entre des principes chrétiens et une vie réelle.

Louis Lourme

 

 

Métamorphoses de la synodalité

 

Carlo Fantappiè

Métamorphoses de la synodalité

De Vatican II au pape François. Artège, 2023, 168 pages, 12,90 €.

Recension parue dans Études

Faisant un écart par rapport au concert de livres sur la synodalité, ces réflexions de Carlo Fantappiè, historien du droit canonique, reconnaissent la pertinence de l’initiative du pape François de convoquer un synode sur la synodalité, tout en voulant la soupeser, la vérifier dans ses présupposés doctrinaux et canoniques. Elles corrigent avec justesse de nombreuses idées reçues qui affirment, par exemple, que les premières initiatives de synodalité dans l’Antiquité étaient le fait de laïcs de la base qui souhaitaient s’exprimer, alors qu’elles venaient en réalité des évêques qui voulaient contrer les nombreuses « hérésies » des premiers siècles et se constituer ensemble comme épiscopat, garant de l’unité de l’Église. L’idée de synodalité, telle qu’elle émerge au concile Vatican II, se fonde davantage sur le désir de communion qu’il fallait construire dans l’Église et sur la dignité des droits et des devoirs des baptisés. Curieusement, le concile Vatican II n’utilise pas le mot de synodalité, mais son concept d’Église « peuple de Dieu » préfigure cette réalité qui sera mise en pratique par Paul VI. Un parcours historique et théologique, très précis et très clair, permet à l’auteur d’aboutir à l’Église synodale de François, dont il souligne quelques aspects problématiques, une tendance à en faire un critère suprême du gouvernement de l’Église, une manière romantique de voir cette dernière qui oublierait les réalités concrètes et les différences culturelles, ou encore d’en faire un slogan, un refrain sans trop de contenu, voire une simple pratique sociologique. La lecture de ce livre évitera beaucoup de confusions et permettra de donner toute sa valeur à cette intuition remarquable et féconde de l’Église synodale.

Pierre de Charentenay